Vitrail L'Assomption de la Vierge au cil
et son couronnement Basilique d'Hennebont. France
La Bouche d’Ombre
Les Contemplations
*
Victor Hugo
*
...Sais –tu pourquoi
Tout parle ? Ecoute bien. C’est que vents, ondes, flammes,
Arbres, roseaux, rochers, tout vit ! Tout est plein d’âmes.
De la Fontaine
Livre IV
fable 8
Le Geai paré
des plumes du Paon
Un paon muait : un geai prit son plumage,
Puis après se l’accommoda ;
Puis parmi d’autres paons tout fier se panada,
Croyant être un beau personnage.
Quelqu’un le reconnut : il se vit bafoué
Berné, sifflé, moqué, joué,
Et par messieurs les paons plumé d’étrange sorte
Même vers ses pareils s’étant réfugié,
Il fut par eux mis à la porte.
Il est assez de geais à
deux pieds comme lui,
Qui se parent souvent des
dépouilles d’autrui,
Et que l’on nomme
plagiaires.
Je m’en tais, et ne veux
leur causer nul ennui°
Ce ne sont pas là mes
affaires.
Jean de la
Fontaine
° Le mot ennui avait au XVIIe siècle une force qu’il n’a plus
aujourd’hui ;
Il exprimait l’idée de chagrin, de peine.
j'ai choisi cette
fable pour m'adresser aux geais
qui se prennent
pour des paons en Spiritualité,
et qui leur sied
si bien en vérité.
Si le vase n'est
pas propre, tout ce que vous y versez s'aigrit.
Lucrèce
Le Sacre de la femme
La Légende des Siècles
Victor Hugo
…Eve laissait errer ses yeux sur la nature.
Et, sous les verts palmiers à la haute stature,
Autour d’Eve, au-dessus de sa tête, l’œillet
Semblait songer, le bleu lotus se recueillait,
Le frais myosotis se souvenait ; les roses
Cherchaient ses pieds avec leurs lèvres demi-closes ;
Un souffle fraternel sortait du lys vermeil ;
Comme si ce doux être eût été leur pareil,
Comme si de ces fleurs, ayant toute une âme,
La plus belle s’était épanouie en femme.
Sur le coteau, là-bas où sont les tombes,
Un beau palmier, comme un panache vert,
Dresse sa tête, où le soir les colombes
Viennent nicher et se mettre à couvert.
Mais le matin elles quittent les branches ;
Comme un collier qui s'égrène, on les voit
S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
Et se poser plus loin sur quelque toit.
Mon âme est l'arbre où tous les soirs, comme elles,
De blancs essaims de folles visions
Tombent des cieux en palpitant des ailes,
Pour s'envoler dès les premiers rayons.
En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,
Je me suis arrêté quelques instants pour voir
Le soleil se coucher derrière Notre-Dame.
Un nuage splendide à l'horizon de flamme,
Tel qu'un oiseau géant qui va prendre l'essor,
D'un bout du ciel à l'autre ouvrait ses ailes d'or,
- Et c'était des clartés à baisser la paupière.
Les tours au front orné de dentelles de pierre,
Le drapeau que le vent fouette, les minarets
Qui s'élèvent pareils aux sapins des forêts,
Les pignons tailladés que surmontent des anges
Aux corps roides et longs, aux figures étranges,
D'un fond clair ressortaient en noir ; l'Archevêché,
Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché,
Se dessinait au pied de l'église, dont l'ombre
S'allongeait à l'entour mystérieuse et sombre.
- Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux
D'une maison du quai ; - l'air était doux ; les eaux
Se plaignaient contre l'arche à doux bruit, et la vague
De la vieille cité berçait l'image vague ;
Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas
Que la nuit étoilée arrivait à grands pas.
Chair de la femme !
argile idéale ! ô merveille !
O pénétration sublime
de l'esprit
Dans le limon que
l'Etre ineffable pétrit !
Matière où l'âme brille
à travers son suaire !
Boue où l'on voit les
doigts du divin statuaire !
Fange auguste appelant
le baiser et le cœur,
Si sainte qu'on ne
sait, tant l'amour est vainqueur,
Tant l'âme est vers ce
lit mystérieux poussée,
Si cette volupté n'est
pas une pensée,
Et qu'on ne peut, à
l'heure où les sens sont en feu,
Etreindre la beauté
sans croire embrasser Dieu !
Victor Hugo
J'étais monté plus haut...
J'étais
monté plus haut que l'aigle et le nuage ;
Sous mes pieds s'étendait un vaste paysage,
Cerclé d'un double azur par le ciel et la mer ;
Et les crânes pelés des montagnes géantes
En foule jaillissaient des profondeurs béantes,
Comme de blancs écueils sortant du gouffre amer.
C'était un vaste amas d'éboulements énormes,
Des rochers grimaçant dans des poses difformes,
Des pics dont l'œil à peine embrasse la hauteur,
Et, la neige faisant une écume à leur crête,
On eût dit une mer prise un jour de tempête,
Un chaos attendant le mot du Créateur.
Là dorment les débris des races disparues,
Le vieux monde noyé sous les ondes accrues,
Le Béhémôt biblique et le Léviathan.
Chaque mont de la chaîne, immense cimetière,
Cache un corps monstrueux dans son ventre de pierre,
Et ses blocs de granit sont des os de Titan !
Ceux qui s’exercent à contrerôler° (Contrôler,comparer) les actions
humaines ne se trouvent en aucune partie si empêchés°(Embarrassés)
qu’à les rapiécer° (En constituer une seule pièce) et mettre à
même lustre° (leur donner un aspect uniforme) : car elles se contredisent
Communément de si étrange façon qu’il semble impossible qu’elles soient parties de même boutique. Le jeune Marius se trouve tantôt fils de mars,
tantôt fils de Vénus ; le pape Boniface huitième°(Boniface VIII,pape de
1294 à 1303,célèbre avec ses démêlés avec Philippe le Bel) entra, dit-on
en sa charge comme un renard, s’y porta°(Comporta) comme un lion, et
mourut comme un chien ; et qui croirait que que ce fût Néron, cette
vraie image de cruauté, comme on lui présenta à signer, suivant le
style°(L’usage), la sentence d’un criminel condamné, qui eût répondu :
« Plût à Dieu que je n’eusse jamais su écrire », tant le cœur lui
serrait de condamner un homme à mort ? Tout est si plein de tels
exemples, voire°(Et même) chacun en peut tant fournir à soi-même, que je
trouve étrange de voir quelques fois des gens d’entendement se mettre en
peine d’assortir ces pièces, vu que l’irrésolution me semble le plus
commun et apparent vice de notre nature ; en témoigne ce fameux verset
de Publius le farceur°,
Malum consilium est quod mutari non potest
C’est un mauvais plan que celui qu’on ne peut changer
(Publius
Syrus, auteur de Mimes, mort vers 40 av.J.-C.)
Il y
a quelque apparence de faire jugement d’un homme par les plus communs
traits de sa vie ; mais vu la naturelle instabilité de nos mœurs et
opinions, il m’a semblé souvent que les bons auteurs même ont tort de
s’opiniâtrer à former de nous une constante et solide contexture.
Ils
choisissent un air universel, et suivant cette image, vont rangeant et
interprétant toutes les actions d’un personnage, et , s’ils ne les
peuvent assez tordre, les renvoient à la dissimulation.
Auguste leur est échappé : car il se trouve en cet homme une variété
d’actions si apparente, soudaine et continuelle, tout le cours de sa
vie, qu’il s’est fait lâcher°(Renvoyer; relaxer)
Entier et indécis°( Sans que son cas soit tranché) aux plus hardis
juges.
Je
crois des hommes plus malaisément la constance que toute autre chose, et
rien plus aisément que l’inconstance.
Notre
façon ordinaire, c’est d’aller après les inclinations de notre appétit,
à gauche, à dextre, contremont°(En haut), contrebas°(En bas), selon que
le vent des occasions nous emporte.
Nous ne pensons ce que nous voulons qu’à l’instant même que nous le
voulons, et changeons comme le caméléon qui prend la couleur du lieu
où on
le couche°
Ce
que nous avons à cette heure proposé°,(Projeté) nous le changeons
tantôt ; et tantôt encore retournons sur nos pas : ce n’est que
branle°(Agitation) et inconstance :
Ducimur ut nervis alienis mobile lignum
Nous nous laissons conduire comme une marionnette par ses ficelles.
(Horace)
Nous
n’allons pas, on nous emporte : comme les choses qui flottent,
ores°(Tantôt) doucement, ores avec violence, selon que l’eau est ireuse°(Agitée)
ou bonasse°(Calme).
Nonne videmus quid sibi quisque velit nescire, et quaerere semper,
Commutare locum quasi onus deponere possit ?
Ne voyons-nous pas l’homme ignorer lui-même ce qu’il veut ; chercher
toujours, changer de place comme s’il pouvait ainsi se décharger de son
fardeau ? (Lucrèce)
Chaque jour, nouvelle fantaisie, et se meuvent nos humeurs avec les
mouvements du temps :
Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse
Juppiter auctifero lustravit lumine terras.
Les pensées des hommes changent avec les rayons dont Jupiter
illumine la Terre.
(Homère, traduit par Cicéron)
Nous
flottons entre divers avis : nous ne voulons rien librement, rien
absolument, rien constamment.
…Celui
que vous vîtes hier si aventureux, ne trouvez pas étrange de le voir
aussi poltron le lendemain : ou la colère, ou la nécessité, ou la
compagnie, ou le vin, ou le son d’une trompette lui avait mis le cœur au
ventre ; ce n’est pas un cœur ainsi formé par discours, ces
circonstances le lui ont fermi ; ce n’est pas merveille si le voilà
devenu autre par autres circonstances contraires.
Cette variation et
contradiction qui se voit en nous, si souple,
a fait que aucuns nous
songent° (Certains imaginent que nous avons.)
deux âmes, d’autres deux
puissances
qui nous accompagnent et
agitent chacune à sa mode vers le bien l’une,
l’autre vers le mal, une si
brusque diversité ne se pouvant bien assortir
à un sujet simple.
Non seulement le vent des
accidents°(Evénements) me remue selon son inclination ;
Mais en outre, je me remue et
me trouble moi-même par l’instabilité
De ma posture et qui y regarde
primement °(Exactement)
ne se trouve guère deux fois
en même état.
Je donne à mon âme tantôt un
visage,
tantôt un autre selon le côté
où je la couche.
Si je parle diversement de
moi, c’est que je me regarde diversement.
Toutes les contrariétés°(Contradictions) s’y trouvent, selon quelque
tour et en quelque façon : honteux°(Timide), insolent ; chaste,
luxurieux ; bavard, taciturne ; laborieux°(Stupide),
Délicat ; ingénieux, hébété°(Lourd d’esprit) ; chagrin, débonnaire ;
menteur, véritable ; savant, ignorant ; et libéral et avare, et
prodigue : tout cela je le vois en moi aucunement°
(D’une façon ou d’une autre.), selon que je me vire°(Tourne) ; et
quiconque s’étudie bien attentivement trouve en soi, voire en son
jugement même, cette volubilité°(Facilité à tourner)
et discordance. Je n’ai rien à dire de moi entièrement°(Absolument),
simplement et solidement, sans confusion et sans mélange, ni en un mot.
DISTINGUO° (Je distingue) est le plus universel membre de ma Logique.
Certes, si je n’avais une certaine foi
Que Dieu par son esprit de grâce a mise en moi,
Voyant la Chrétienté n’être plus que risée,
J’aurais honte d’avoir la tête baptisée,
Je me repentirais d’avoir été Chrétien
Et comme les premiers je deviendrais Païen.
La nuit j’adorerais les rayons de la Lune,
Au matin le Soleil, la lumière commune,
L’œil du monde ; et si Dieu au chef porte des yeux,
Les rayons du Soleil sont les siens radieux,
Qui donnent vie à tous, nous maintiennent et gardent,
Et les faits des humains en ce monde regardent.
Je dis ce grand Soleil, qui nous fait les saisons
Selon qu’il entre ou sort de ses douze maisons,
Qu’il remplit l’univers de ses vertus connues,
Qui d’un trait de ses yeux nous dissipe les nues,
L’esprit, l’âme du monde, ardent et flamboyant,
En la course d’un jour tout le ciel tournoyant,
Plein d’immense grandeur, rond, vagabond et ferme,
Lequel tient dessous lui tout le monde pour terme,
En repos sans repos, oisif et sans séjour,
Fils aîné de Nature, et le père du jour.
J’adorerais Cérès, qui les blés nous apporte,
Et Bacchus, qui le coeur des hommes réconforte,
Neptune, le séjour des vents et des vaisseaux,
Les Faunes, et les Pans, et les Nymphes des eaux,
Et la Terre, hôpital de toute créature,
Et ces Dieux que l’on feint ministres de Nature.
Mais l’Évangile saint du Sauveur Jésus-Christ
M’a fermement gravé une foi dans l’esprit,
Que je ne veux changer pour une autre nouvelle,
Et, dussé-je endurer une mort très cruelle,
De tant de nouveautés je ne suis curieux ;
Il me plaît d’imiter le train de mes aïeux ;
Je crois qu’en Paradis ils vivent à leur aise,
Encor qu’ils n’aient suivi ni Calvin ni de Bèze.
Dieu n’est pas un menteur, abuseur ni trompeur ;
De sa sainte promesse il ne faut avoir peur,
Ce n’est que vérité, et sa vive parole
N’est pas comme la nôtre incertaine et frivole.
« L’homme qui croit en moi, dit-il, sera sauvé. »
Nous croyons tous en toi, notre chef est lavé
En ton nom, ô Jésus! et dès notre jeunesse
Par foi nous espérons en ta sainte promesse...
L’entendement humain, tant soit-il admirable,
Du moindre fait de Dieu sans grâce n’est capable.
Comment pourrions-nous bien avec nos petits yeux
Connaître clairement les mystères des cieux,
Quand nous ne savons pas régir nos républiques,
Ni même gouverner nos choses domestiques,
Quand nous ne connaissons la moindre herbe des prés,
Quand nous ne voyons pas ce qui est à nos pieds !
Toutefois les Docteurs de ces sectes nouvelles,
Comme si l’Esprit saint avait usé ses ailes
À s’appuyer sur eux, comme s’ils avaient eu
Du ciel dru et menu mille langues de feu,
Et comme s’ils avaient (ainsi que dit la fable
De Minos) banqueté des hauts Dieux à la table,
Sans que honte et vergogne en leur coeur trouve lieu,
Parlent profondément des mystères de Dieu ;
Ils sont ses conseillers, ils sont ses secrétaires,
Ils savent ses avis, ils savent ses affaires,
Ils ont la clef du Ciel, et y entrent tous seuls,
Ou qui veut y entrer il faut parler à eux.
Les autres ne sont rien sinon que grosses bêtes,
Gros chaperons fourrés, grasses et lourdes têtes ;
Saint Ambroise, saint Jérôme, et les autres Docteurs
N’étaient que des rêveurs, des fols et des menteurs ;
Avec eux seulement le Saint Esprit se trouve
Et du Saint Évangile ils ont trouvé la fève.
Ô pauvres abusés ! mille sont dans Paris,
Lesquels sont dès jeunesse aux études nourris,
Qui de contre une natte étudiant attachent
Mélancoliquement la pituite qu’ils crachent,
Desquels vous apprendriez en diverses façons
Encore dix bons ans mille et mille leçons.
Il ne faut pas avoir beaucoup d’expérience
Pour être exactement docte en votre science :
Les barbiers, les maçons en un jour y sont clercs,
Tant vos mystères saints sont cachés et couverts !
Il faut tant seulement avecque hardiesse
Détester le Papat, parler contre la Messe,
Être sobre en propos, barbe longue, et le front
De rides labouré, l’oeil farouche et profond,
Les cheveux mal peignés, et sourcil qui s’avale,
Le maintien renfrogné, le visage tout pâle,
Se montrer rarement, composer maint écrit,
Parler de l’Éternel, du Seigneur et de Christ,
Avoir d’un reître long les épaules couvertes,
Bref être bon brigand, et ne jurer que certes.
Il faut, pour rendre aussi les peuples étonnés,
Discourir de Jacob et des prédestinés,
Avoir saint Paul en bouche et le prendre à la lettre,
Aux femmes, aux enfants l’Évangile permettre,
Les oeuvres mépriser, et haut louer la foi,
Voilà tout le savoir de votre belle loi !
J’ai autrefois goûté, quand j’étais jeune d’âge,
Du miel empoisonné de votre doux breuvage ;
Mais quelque bon Démon, m’ayant ouï crier,
Avant que l’avaler me l’ôta du gosier.
Non, non, je ne veux point que ceux qui doivent naître
Pour un fol Huguenot me puissent reconnaître ;
Je n’aime point ces noms qui sont finis en os,
Gots, Cagots, Austrogots, Visgots et Huguenots ;
Ils me sont odieux comme peste, et je pense
Qu’ils sont prodigieux à l’empire de France.
Vous ne pipez sinon le vulgaire innocent,
Grosse masse de plomb qui ne voit ni ne sent,
Ou le jeune marchand, le bragard gentilhomme,
L’écolier débauché, la simple femme, et somme
Ceux qui savent un peu, non les hommes qui sont
D’un jugement rassis et d’un savoir profond.
Amyot et Danès, lumières de notre âge,
Aux lettres consumés, en donnent témoignage,
Qui sans avoir tiré votre contagion
Sont demeurés entiers en leur religion.
Hommes dignes d’honneur, chères têtes et rares,
Les cieux de leur faveur ne vous soient point avares,
Vivez heureusement, et en toutes saisons
D’honneurs et de vertus soient pleines vos maisons !...
Nous savons bien, Seigneur, que nos fautes sont grandes,
Nous savons nos péchés ; mais, Seigneur, tu demandes
Pour satisfaction un courage contrit,
Un coeur humilié, un pénitent esprit.
Et pour ce, Seigneur Dieu, ne punis en ton ire
Ton peuple repentant qui lamente et soupire,
Qui te demande grâce, et par triste méchef
Les fautes de ses Rois ne tourne sur son chef !
Vous, Princes, et vous, Rois, la faute avez commise
Pour laquelle aujourd’hui souffre toute l’Église,
Bien que de votre temps vous n’ayez pas connu
Ni senti le malheur qui nous est advenu.
Votre facilité qui vendait les offices,
Qui donnait aux premiers les vacants bénéfices,
Qui l’Église de Dieu d’ignorants farcissait,
Qui de larrons privés les Palais remplissait,
Est cause de ce mal : il ne faut qu’un jeune homme
Soit Évêque, ou Abbé, ou Cardinal de Rome ;
Il faut bien le choisir avant que lui donner
Une mitre, et pasteur des peuples l’ordonner.
Il faut certainement qu’il ait le nom de Prêtre.
Prêtre veut dire vieil : c’est afin qu’il puisse être
De cent mille péchés en son office franc,
Que la jeunesse donne en la chaleur du sang.
Si Platon prévoyait par les molles musiques
Le futur changement des grandes Républiques
Et si par l’harmonie il jugeait la cité,
Voyant en notre Église une lasciveté,
On pouvait bien juger qu’elle serait détruite,
Puisque jeunes pilots lui servaient de conduite.
(Tout Sceptre, et tout Empire, et toutes régions
Fleurissent en grandeur par les religions ;
Par elles ou en paix ou en guerre nous sommes,
Car c’est le vrai ciment qui entretient les hommes.)
On ne doit en l’Église évêque recevoir
S’il n’est vieil, s’il ne prêche, et s’il n’est de savoir,
Et ne faut élever par faveur ni richesse
Aux offices publics l’inexperte jeunesse
D’un écolier qui vient de Toulouse, devant
Que par longue pratique il devienne savant.
Vous, Reine, en départant les dignités plus hautes,
Des Rois vos devanciers ne faites pas les fautes...
Ma Dame, il faut chasser ces gourmandes Harpies,
Je dis ces importuns, dont les griffes remplies
De cent mille morceaux tendent toujours la main,
Et tant plus ils sont saouls tant plus meurent de faim,
Éponges de la Cour, qui sucent et qui tirent,
Plus ils crèvent de biens et plus ils en désirent.
Ô vous, doctes Prélats, poussés du saint Esprit,
Qui êtes assemblés au nom de Jésus-Christ,
Et tâchez saintement par une voie utile
De conduire l’Église à l’accord d’un Concile,
Vous-mêmes, les premiers, Prélats, réformez-vous,
Et comme vrais pasteurs faites la guerre aux loups :
Ôtez l’ambition, la richesse excessive,
Arrachez de vos coeurs la jeunesse lascive,
Soyez sobres de table, et sobres de propos,
De vos troupeaux commis cherchez-moi le repos,
Non le vôtre, Prélats : car votre vrai office
Est prêcher, remontrer, et châtier le vice.
Vos grandeurs, vos honneurs, vos gloires dépouillés,
Soyez-moi de vertus non de soie habillés,
Ayez chaste le corps, simple la conscience ;
Soit de nuit, soit de jour, apprenez la science,
Gardez entre le peuple une humble dignité
Et joignez la douceur avec la gravité.
Ne vous entremêlez des affaires mondaines,
Fuyez la Cour des Rois et leurs faveurs soudaines,
Qui périssent plus tôt qu’un brandon allumé
Qu’on voit tantôt reluire, et tantôt consumé.
Allez faire la cour à vos pauvres ouailles,
Faites que votre voix entre par leurs oreilles,
Tenez-vous près du parc et ne laissez entrer
Les loups en votre clos, faute de vous montrer.
Si de nous réformer vous avez quelque envie,
Réformez les premiers vos biens et votre vie,
Et alors le troupeau qui dessous vous vivra,
Réformé comme vous, de bon coeur vous suivra.
Vous, Juges des cités, qui d’une main égale
Devriez administrer la justice royale,
Cent et cent fois le jour mettez devant vos yeux
Que l’erreur qui pullule en nos séditieux
Est votre seule faute, et sans vos entreprises
Que nos villes jamais n’eussent été surprises.
Si vous eussiez puni par le glaive tranchant
Le Huguenot mutin, l’hérétique méchant,
Le peuple fût en paix, mais votre connivence
A perdu le renom et l’Empire de France.
Il faut sans avoir peur de Princes ni de Rois,
Tenir droit la balance, et ne trahir les lois
De Dieu, qui sur le fait des justices prend garde
Et assis aux sommets des cités vous regarde...
Et vous, Nobles aussi, mes propos entendez,
Qui faussement séduits vous êtes débandés
Du service de Dieu, veuillez vous reconnaître,
Servez votre pays, et le Roi votre maître,
Posez les armes bas ; espérez-vous honneur
D’avoir ôté le Sceptre au Roi votre Seigneur
Et d’avoir dérobé par armes la province
D’un jeune Roi mineur, votre naturel Prince ?
Vos pères ont reçu de nos Rois ses aïeux
Les honneurs et les biens qui vous font glorieux,
Et d’eux avez reçu en titre la Noblesse
Pour avoir dessous eux montré votre prouesse,
Soit chassant l’Espagnol ou combattant l’Anglais,
Afin de maintenir le Sceptre des Français :
Vous-mêmes aujourd’hui le voulez-vous détruire,
Après que votre sang en a fondé l’Empire ?...
La foi, ce dites-vous, nous fait prendre les armes !
Si la religion est cause des alarmes,
Des meurtres et du sang que vous versez ici,
Hé ! qui de telle foi voudrait avoir souci,
Si par fer et par feu, par plomb et poudre noire,
Les songes de Calvin nous voulez faire croire ?
Si vous eussiez été simples comme devant
Sans aller les faveurs des Princes poursuivant,
Si vous n’eussiez parlé que d’amender l’Église,
Que d’ôter les abus de l’avare Prêtrise,
Je vous eusse suivi, et n’eusse pas été
Le moindre des suivants qui vous ont écoutés.
Mais, voyant vos couteaux, vos soldats, vos gendarmes,
Voyant que vous plantez votre foi par les armes,
Et que vous n’avez plus cette simplicité
Que vous portiez au front en toute humilité,
J’ai pensé que Satan, qui les hommes attise
D’ambition, était chef de votre entreprise.
L’espérance de mieux, le désir de vous voir
En dignité plus haute et plus grande en pouvoir,
Vos haines, vos discords, vos querelles privées
Sont cause que vos mains sont de sang abreuvées,
Non la religion, qui sans plus ne vous sert
Que d’un masque emprunté qu’on voit au découvert.
Et vous, Nobles aussi, qui n’avez renoncée
À la foi qui vous est par l’Église annoncée,
Soutenez votre Roi, mettez-lui derechef
Le Sceptre dans la main et la Couronne au chef,
N’épargnez votre sang, vos biens ni votre vie :
Heureux celui qui meurt pour garder sa patrie !
Vous, peuples, qui du coutre et de boeufs accouplés
Fendez la terre grasse et y semez des blés,
Vous, marchands, qui allez les uns sur la marine,
Les autres sur la terre, et de qui la poitrine
N’a humé de Luther la secte ni la foi,
Montrez-vous à ce coup bons serviteurs du Roi.
Et vous sacré troupeau, sacrés mignons des Muses,
Qui avez au cerveau les sciences infuses,
Qui faites en papier luire vos noms ici
Comme un Soleil d’été de rayons éclairci,
De notre jeune Prince écrivez la querelle
Et armez Apollon et les Muses pour elle !...
Ha, Prince, c’est assez, c’est assez guerroyé !
Votre frère avant l’âge au sépulcre envoyé,
Les plaies dont la France est sous vous affligée,
Et les mains des larrons dont elle est saccagée,
Les lois et le pays si riche et si puissant
Depuis douze cents ans aux armes fleurissant,
L’extrême cruauté des meurtres et des flammes,
La mort des jouvenceaux, la complainte des femmes,
Et le cri des vieillards qui tiennent embrassés
En leurs tremblantes mains leurs enfants trépassés.
Et du peuple mangé les soupirs et les larmes
Vous devraient émouvoir à mettre bas les armes :
Ou bien, s’il ne vous plaît selon droit et raison
Désarmer votre force, oyez mon oraison.
Vous, Princes, conducteurs de notre sainte armée,
Royal sang de Bourbon, de qui la renommée
Se loge dans le ciel ; vous, frères grands et forts,
Sacré sang Guysian, nos remparts et nos forts,
Sang qui fatalement en la Gaule te montres
Pour dompter les mutins comme Hercule les monstres ;
Et vous, Montmorency, sage Nestor François,
Fidèle serviteur de quatre ou de cinq Rois,
Qui méritez d’avoir en mémoire éternelle
Ainsi que Du Guesclin une ardente chandelle ;
Vous, d’Anville son fils, sage, vaillant et preux,
Vous, Seigneurs, qui portez un coeur chevaleureux,
Que chacun à la mort fortement s’abandonne,
Et de ce jeune Roi redressez la Couronne !
Redonnez-lui le Sceptre, et d’un bras indompté
Combattez pour la France et pour sa liberté,
Et cependant qu’aurez le sang et l’âme vive,
Ne souffrez qu’elle tombe en misère captive.
Souvenez-vous, Seigneurs, que vous êtes enfants
De ces pères jadis aux guerres triomphants,
Qui pour garder la foi de la terre Françoise
Perdirent l’Albigeoise et la secte Vaudoise.
Contemplez-moi vos mains, vos muscles et vos bras ;
Pareilles mains avaient vos pères aux combats ;
Imitez vos aïeux, afin que la noblesse
Vous anime le coeur de pareille prouesse...
Ne craignez point aussi les troupes d’Allemagne,
Ni ces Reîtres mutins qu’un Français accompagne :
Ils ne sont point conçus d’un fer ni d’un rocher,
Leur coeur se peut navrer, pénétrable est leur chair...
Ne craignez point aussi, vous, bandes martiales,
Les corps efféminés des Ministres si pâles,
Qui font si triste mine et qui tournent aux cieux,
En faisant leurs sermons, la prunelle des yeux.
Mais ayez forte pique, et dure et forte épée,
Bon jacques bien cloué, bonne armure trempée,
La bonne targe au bras, au corps bons corselets,
Bonne poudre, bon plomb, bon feu, bons pistolets,
Bon morion en tête, et surtout une face
Qui du premier regard votre ennemi défasse.
Vous ne combattez pas, Soldats, comme autrefois
Pour borner plus avant l’Empire de vos Rois ;
C’est pour l’honneur de Dieu et sa querelle sainte
Qu’aujourd’hui vous portez l’épée au côté ceinte.
Je dis pour ce grand Dieu qui bâtit tout de rien,
Qui jadis affligea le peuple Égyptien
Et nourrit d’Israël la troupe merveilleuse
Quarante ans aux déserts de Manne savoureuse,
Qui d’un rocher sans eaux les eaux fit ondoyer,
Fit de nuit la colonne ardente flamboyer
Pour guider ses enfants par monts et par vallées,
Qui noya Pharaon sous les ondes salées
Et fit passer son peuple ainsi que par bateaux
Sans danger, à pied sec par le profond des eaux.
Pour ce grand Dieu, Soldats, les armes avez prises
Qui favorisera vous et vos entreprises,
Comme il fit Josué par le peuple étranger,
Car Dieu ne laisse point ses amis au danger.
Dieu tout grand et tout bon qui habites les nues,
Et qui connais l’auteur des guerres advenues,
Dieu qui regardes tout, qui vois tout et entends !
Donne, je te supplie, que l’herbe du printemps
Si tôt parmi les champs nouvelle ne fleurisse,
Que l’auteur de ces maux au combat ne périsse,
Ayant le corselet d’outre en outre enfoncé
D’une pique ou d’un plomb fatalement poussé.
Donne que de son sang il enivre la terre ;
Et que ses compagnons au milieu de la guerre
Renversés à ses pieds, haletants et ardents
Mordent dessus le champ la poudre entre leurs dents Étendus l’un sur l’autre, et que la multitude
Qui s’assure en ton nom, franche de servitude,
De fleurs bien couronnée, à haute voix, Seigneur,
Tout à l’entour des morts célèbre ton honneur,
Et d’un cantique saint chante de race en race
Aux peuples à venir tes vertus et ta grâce.