Ceux qui s’exercent à contrerôler°(Contrôler,
comparer) les actions humaines ne se trouvent en aucune partie
si empêchés°(Embarrassés) qu’à les rapiécer°(En constituer une
seule pièce) et mettre à même lustre°(leur donner un aspect
uniforme) : car elles se contredisent
Communément de si étrange façon qu’il
semble impossible qu’elles soient parties de même boutique. Le
jeune Marius se trouve tantôt fils de mars, tantôt fils de
Vénus ; le pape Boniface huitième°(Boniface VIII, pape de 1294 à
1303,célèbre avec ses démêlés avec Philippe le Bel)entra, dit-on
en sa charge comme un renard, s’y porta°(Comporta)comme un lion,
et mourut comme un chien ; et qui croirait que ce fût Néron,
cette vraie image de cruauté, comme on lui présenta à signer,
suivant le style°(L’usage), la sentence d’un criminel condamné,
qui eût répondu :
« Plût à Dieu que je n’eusse jamais su
écrire », tant le cœur lui serrait de condamner un homme à
mort ? Tout est si plein de tels exemples, (Et même) chacun en
peut tant fournir à soi-même, que je trouve étrange de voir
quelques fois des gens d’entendement se mettre en peine
d’assortir ces pièces, vu que l’irrésolution me semble le plus
commun et apparent vice de notre nature ; en témoigne ce fameux
verset de Publius le farceur°,
Malum consilium est quod mutari non
potest
C’est un mauvais plan que celui
qu’on ne peut changer.
(Publius Syrus, auteur de Mimes, mort
vers 40 av.J.-C.)
Il y a quelque apparence de faire jugement
d’un homme par les plus communs traits de sa vie ; mais vu la
naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m’a semblé
souvent que les bons auteurs même ont tort de s’opiniâtrer à
former de nous une constante et solide contexture.
Ils choisissent un air universel, et
suivant cette image, vont rangeant et interprétant toutes les
actions d’un personnage, et , s’ils ne les peuvent assez tordre,
les renvoient à la dissimulation.
Auguste leur est échappé : car il se
trouve en cet homme une variété d’actions si apparente, soudaine
et continuelle, tout le cours de sa vie, qu’il s’est fait
lâcher°(Renvoyer; relaxer)
Entier et indécis°( Sans que son cas soit tranché) aux°(Par les)
plus hardis juges.
Je crois des hommes plus malaisément la
constance que toute autre chose, et rien plus aisément que
l’inconstance.
Notre façon ordinaire, c’est d’aller après
les inclinations de notre appétit, à gauche, à dextre,
contremont°(En haut), contrebas°(En bas), selon que le vent des
occasions nous emporte.
Nous ne pensons ce que nous voulons qu’à l’instant même que nous
le voulons, et changeons comme cet animal qui prend la couleur
du lieu où on le couche°(Le caméléon).
Ce que nous avons à cette heure proposé°,(Projeté) nous le
changeons tantôt ; et tantôt encore retournons sur nos pas : ce
n’est que branle°(Agitation) et inconstance :
Ducimur ut nervis alienis mobile lignum
Nous nous laissons conduire comme une
marionnette par ses ficelles. (Horace)
Nous n’allons pas, on nous emporte : comme
les choses qui flottent, ores°(Tantôt) doucement, ores avec
violence, selon que l’eau est ireuse°(Agitée) ou
bonasse°(Calme).
Nonne videmus quid sibi quisque velit
nescire, et quaerere semper,
Commutare locum quasi onus deponere
possit ?
Ne voyons-nous pas l’homme ignorer
lui-même ce qu’il veut ; chercher toujours, changer de place
comme s’il pouvait ainsi se décharger de son fardeau ?
(Lucrèce)
Chaque jour, nouvelle fantaisie, et se
meuvent nos humeurs avec les mouvements du temps :
Tales sunt hominum mentes, quali pater
ipse
Juppiter auctifero lustravit lumine
terras.
Les pensées des hommes changent avec
les rayons dont Jupiter illumine la Terre.
(Homère, traduit par Cicéron)
Nous flottons entre
divers avis : nous ne voulons rien librement, rien absolument,
rien constamment.
…Celui que vous vîtes hier si aventureux, ne trouvez pas étrange
de le voir aussi poltron le lendemain : ou la colère, ou la
nécessité, ou la compagnie, ou le vin, ou le son d’une trompette
lui avait mis le cœur au ventre ; ce n’est pas un cœur ainsi
formé par discours, ces circonstances le lui ont fermi ; ce
n’est pas merveille si le voilà devenu autre par autres
circonstances contraires.
Cette variation et contradiction qui se voit en nous, si souple,
a fait que aucuns nous songent°(Certains imaginent que nous
avons.)
deux âmes, d’autres deux puissances
qui nous accompagnent et agitent chacune à sa mode vers le bien
l’une,
l’autre vers le mal, une si brusque diversité ne se pouvant bien
assortir à un sujet simple.
Non seulement le vent des accidents°(Evénements) me remue selon
son inclination ;
Mais en outre, je me remue et me trouble moi-même par
l’instabilité
De ma posture et qui y regarde primement°(Exactement)
ne se trouve guère deux fois en même état.
Je donne à mon âme tantôt un visage,
tantôt un autre selon le côté où je la couche.
Si je parle diversement
de moi, c’est que je me regarde diversement.
Toutes les
contrariétés°(Contradictions) s’y trouvent, selon quelque tour
et en quelque façon: honteux°(Timide), insolent ; chaste,
luxurieux ; bavard, taciturne ; laborieux°(Stupide), Délicat ;
ingénieux, hébété°(Lourd d’esprit) ; chagrin, débonnaire ;
menteur, véritable ; savant, ignorant ; et libéral et avare, et
prodigue : tout cela je le vois en moi aucunement°
(D’une façon ou d’une autre.), selon que je me vire°(Tourne) ;
et quiconque s’étudie bien attentivement trouve en soi, voire en
son jugement même, cette volubilité° (Facilité à tourner)
et discordance. Je n’ai rien à dire de moi
entièrement°(Absolument), simplement et solidement, sans
confusion et sans mélange, ni en un mot.
DISTINGUO° (Je
distingue) est le plus universel membre de ma Logique.
LES ESSAIS
deMichel de Montaigne
Extraits, notice et annotations par
Georges Roth
PARIS
LIBRAIRIE DELAGRAVE
15, RUE SOUFFLOT
Comme Salomon et comme Epicure, j’ai
pénétré dans la philosophie par plaisir.
Cela vaut mieux que d’y
arriver péniblement par la logique, comme Hegel ou comme
Spinoza.
Soyons philosophe, ayons de la
philosophie et même une philosophie, mais ne faisons pas de la
philosophie.